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reportage
L’Allemagne déconcertée par la seconde vie de ses églises
De notre correspondante à Berlin NATHALIE VERSIEUX
QUOTIDIEN : lundi 5 mai 2008
Difficile à première vue de comprendre l’émoi suscité autour du lieu : le numéro 43 de la Flughafenstrasse, dans le quartier populaire de Neukölln à Berlin, est un bâtiment bas
et carré de briques jaunes, encastré entre un garage et un café de quartier. L’endroit a pourtant provoqué une vive polémique en Allemagne : le bâtiment est l’une des premières
églises du pays reconverties en mosquée… «Le nouveau locataire s’appelle Mahomet», titrait alors le quotidien berlinois Der Tagesspiegel dans un article incitant les
mairies à autoriser la construction de mosquées plutôt que d’en «arriver à de telles extrémités»…
Entretien coûteux. De fait, deux églises ont été simultanément transformées en mosquées à Berlin. Celle de Neukölln a été vendue en septembre pour 550 000 euros par l’église
néo-apostolique (un culte protestant dissident fondé en 1863) à la communauté musulmane sunnite, Vikz. Les néo-apostoliques avaient déjà cédé en juillet une église du quartier de
Tempelhof à la communauté chiite Al Torath. «Cette nouvelle m’a terrassé, avoue Bernd Szymanski, superintendant de la paroisse protestante de Neukölln, qui assiste impuissant à
la déchristianisation de son quartier. Les églises sont clairement un symbole du christianisme.» Selon lui, mieux vaut raser une église inutile que de la transformer en
mosquée. «Nous, les chrétiens, croyons en la Trinité de Dieu. C’est bien un autre Dieu que celui des musulmans», ajoute son collègue catholique Bernhard Motter.
Alors que faire de ces églises devenues inutiles depuis que les fidèles ont cessé de les fréquenter ? En dix-sept ans, 20 des 2 000 églises protestantes et 20 des 200 églises
catholiques de Berlin ont fermé. Le bilan est plus lourd encore dans la Ruhr (32 fermetures d’églises protestantes depuis 1985, dont 22 pour la seule année 2005), à Hambourg (les
deux tiers des églises doivent fermer dans les années à venir) et en ex-RDA.
«Beaucoup d’églises ont été construites dans l’urgence, après la guerre, rappelle Uwe Koss, de la fondation Kiba, spécialisée dans la préservation des églises historiques du
pays. Des millions d’Allemands ont été déplacés des territoires anciennement allemands de Pologne, de République tchèque ou d’Union soviétique. Parmi eux, de nombreux protestants,
qui se sont brusquement retrouvés dans des régions catholiques dépourvues de lieux de cultes protestants. Par la suite, ces réfugiés se sont de nouveau déplacés, vers d’autres régions
où ils ont trouvé du travail, ou retrouvé de la famille. Et les églises sont restées. Ajoutez à cela le recul des pratiques religieuses…» Quatre millions d’Allemands se rendent
chaque dimanche à l’église, contre douze millions en 1950.
Les paroisses catholiques et protestantes vivent de l’impôt religieux prélevé à la source sur les fidèles consentants. Confrontées à la chute de leurs recettes, elles ne peuvent plus
faire face à l’entretien des 20 000 églises protestantes et 60 000 églises catholiques classées que compte le pays.
Poussées dans leurs retranchements, catholiques et protestants ont dans un premier temps fait preuve d’une relative ouverture d’esprit. A Milow, dans le Brandebourg, l’église du
XVIIIe siècle a été vendue à la Caisse d’épargne régionale. A quelques kilomètres, à Gatow, l’église Saint-Raphael a été laissée à une chaîne de distribution qui l’a
rasée pour installer un supermarché. A Bielefeld, l’église Saint-Martin est devenue un restaurant. «L’idéal serait de pouvoir transformer les églises dont nous n’avons plus besoin
en jardins d’enfants, hospices ou maisons de retraite», insiste la députée CSU Renate Blanck. Les exemples de Milow et de Gatow sont depuis considérés par les autorités religieuses
comme une erreur à ne pas reproduire. «Il est très important de ne pas transformer une église en un lieu trop éloigné de son usage d’origine, estime ainsi Helge Adolphsen, le
président du Congrès synodal de l’Eglise protestante. Cela donne l’impression que l’Eglise ne se prend pas au sérieux ou renonce à son identité.» En clair, mieux vaut raser une
église non classée et devenue inutile que de la transformer en discothèque. Ou en mosquée.
«Douloureux».Face à l’urgence, les évêques allemands se sont mis d’accord sur un code de bonne conduite : la destruction d’une église ne peut être envisagée qu’en dernier
recours. La vente d’un édifice à une autre confession est proscrite. Les églises inutilisées sont de fait de plus en plus souvent barricadées dans l’attente de jours meilleurs, où elles
seront de nouveau utilisées par les fidèles de demain. «Pour un chrétien, la fermeture, pire encore la destruction, de l’église dans laquelle les gens se sont mariés, ont été
baptisés, est un événement très douloureux», insiste Uwe Koss. Le sujet est d’autant plus sensible qu’en parallèle, l’islam monte en puissance, accroissant ainsi le désarroi des
chrétiens allemands. L’Allemagne compte 159 mosquées reconnaissables de l’extérieur (en plus des 2 600 rez-de-chaussée reconvertis en lieux de culte). Et 184 projets de
construction sont recensés à travers le pays.
http://www.liberation.fr/actualite/monde/324622.FR.php
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